Journée de commémoration : Capitaine Michel AÏkpé, assassiné 20 juin 1975 – 20 juin 20177

Edwige CHEKPO 19 juin 2017
chekpomich@gmail.com

Lettre ouverte adressée à Monsieur TALON Patrice

Monsieur le Président du Bénin,

Il n’est jamais tard de bien agir et de faire
Ce que d’autres, qui vous ont précédé, n’ont pu faire…

Vous êtes le nouveau Président du Bénin
Vous avez des projets réels pour la Nation
Vous êtes un homme d’action …
Car vous aimez l’action.
Car vous êtes TALON
Et vous rimez avec Actions !

Pour diriger un peuple, tout homme, aussi grand qu’il soit, doit prendre en considération le passé, l’histoire, les souffrances de ce peuple mais également les brins d’espoir qui existent dans le cœur des uns et des autres…

Alors,

Comment permettre à un peuple qui a connu des sévices , la prison, la torture, l’assassinat de dirigeants de bonne volonté, des sévices multiples infligés à des étudiants, des douleurs profondes, d’oublier son histoire? D’avoir un regard neuf ?
Car, pour oublier, cela suppose que la mémoire y adhère.

Mais la mémoire peut-elle y adhérer quand elle porte encore les stigmates de la violence ? Quand elle porte dans ses cavités les marques de la trahison, de l’abus, de la manipulation ?
Quand la mémoire se souvient du passé, elle fait des cauchemars…
Si la mémoire est voilée par trop de souffrance, d’un passé trop douloureux, d’un traumatisme collectif, peut-elle avoir le regard pour voir le nouveau président ? Pour entendre et comprendre vos paroles ?
Vous êtes, Monsieur le Président TALON, comme un nouveau médecin qui arrive au milieu d’une scène tragique où sont éparpillés des gens mutilés physiquement et moralement, qui ont perdu du sang, qui sont vidés de leur sang d’espoir, qui n’ont plus la foi envers les dirigeants, qui sont remplis de doute et de questionnement… Comment rendre la vie à tous ces malades qui sont vidés de leurs convictions civiques, qui veulent juste des solutions miracles ?

Comment les guérir ? Comment gouverner et réussir avec le peuple béninois qui n’a jamais eu de réponse à une affaire d’assassinat qui a semé la terreur en 1975, qui a freiné l’ardeur de la nouvelle génération, qui a créé un deuil qu’on nous a empêché de faire car nous avions eu à l’époque les mitraillettes pointées dans nos dos ?

20 juin 1975

Monsieur TALON, si vous tournez le dos, vous vous souviendrez avoir vécu avec nous ce moment horrible, où l’écolière que j’étais, dans une classe de CM2 à l’école primaire de Kandévié, était restée pétrifiée de douleur, de tristesse, comme mes camarades de classe, comme le maître et le directeur de la classe… comme tout le pays ! Personne n’a eu le droit de nous en parler, de nous expliquer, de nous aider à guérir. Nous avons enfermé en nous ce moment de tension où il y avait la peur, l’angoisse !
Ces enfants que nous étions, sommes les adultes d’aujourd’hui… Vous avez aussi vécu ce moment avec nous… Vous devez avoir porté, comme citoyen, cette marque de la souffrance morale collective.

Nous avons donc des souvenirs communs !
Comment oublier nos souvenirs communs ?

Pour oublier, il faudrait, à mon humble avis, commencer par guérir …

Comment guérir ? Vous pouvez nous aider à guérir , tous, ensemble !

Je me permets, avec tout mon respect et ma considération, de vous demander de porter un regard , en tan t qu’humaniste, sur une blessure qui a causé un traumatisme national : l’assassinat du Capitaine Michel AÏKPÉ, qui, le 20 juin 2017, comptera 42 années d’ignorance.

En tant qu’un Président jeune et un homme d’action, vous êtes en mesure de le faire ; je crois que le Bénin aura une occasion de panser une blessure qui a laissé des stigmates trop saignants, qui ont freiné les uns et les autres, car nous avons eu froid dans le dos, peur dans le ventre…

Monsieur le Président, je voudrais aujourd’hui, vous demander en quatre points :

1) Une réhabilitation à titre posthume : de reconnaître le capitaine Michel AÏKPÉ comme un héros du Bénin.

Pourquoi ?

En voici la brève justification :
Lors de la prise de pouvoir du 26 octobre 1972, le capitaine Michel AÏKPÉ , avec Janvier ASSOGBA, et François KOUYAMI étaient les principaux acteurs. Ils avaient décidé de faire un « coup d’État » sans aucune effusion de sang (…) L’objectif était d’en finir avec un triumvirat (trois présidents alternatifs pour un même pays!)

Après ce « coup d’État », aucun des trois n’a voulu être président. Ils se sont entendus [messe basse]et le Bénin a donc « hérité » d’un président : Mathieu KÉRÉKOU.

Le capitaine Michel AÏKPÉ était un intellectuel et un jeune homme rempli de rêves, comme le jeune Président actuel de la France. Il représentait l’espoir…
Le capitaine Michel AÏKPÉ a consacré sa jeunesse au Bénin et avait un sens profond de l’équité. Mais il a été assassiné et sa mort a semé la terreur.
Si Michel AÏKPÉ n’avait pas des élans civiques,
S’il n’était pas humaniste,
S’il n’aimait pas son pays,
Il ne serait pas mort !

Question : faut-il se dévouer pour son pays, au risque de se faire enterrer comme un gibier de chasse ? Savez-vous combien de Béninois se posent cette question, dans le silence, depuis 42 ans ?

Ainsi,
Reconnaître le capitaine Michel AÏKPÉ comme un héros, permettrait
De reconnaître officiellement à la fois ,
Sa main civique qui a bâti et œuvré pour son pays,
Et son corps enfoui sous cette même terre …
C’est également :
Ne pas tuer en autrui, cette envie d’être un héros pour la Nation dans laquelle il vit !

Enfin, je rappelle que l’enterrement du capitaine Michel AÏKPÉ a été une expédition abominable [pour éviter la révolte du peuple] et ses enfants orphelins, petits, n’ont pas eu assez de larmes à verser sur la tombe de leur père, tellement il leur était interdit de pleurer et de s’exprimer (…). Quant à l’épouse, Adelaïde AÏKPÉ, elle n’a jamais bénéficié d’aucune rente pour élever quatre orphelins traumatisés et pleureurs (…)

2) Dans quelle mesure, de façon symbolique, l’État béninois, peut-il faire une symbolique réparation pour une pension jamais versée à des orphelins dont le père est un martyr ?
Toutes les requêtes faites auparavant n’ont jamais été prises en considération.

3) L’État béninois serait-il en mesure de verser des dédommagements aux enfants et à leur mère ?
À la mort du Capitaine Michel AÏKPÉ, son épouse était en début de grossesse (…)

4) Pourriez-vous permettre au peuple d’avoir un espace culturel, au nom du Capitaine Michel AÏKPÉ, dont la dimension serait historique et la portée symbolique ?

C’est un message d’une écrivaine, vivant en France, dont le rôle est d’être une porte-parole, certes, mais avant tout, reflet de ma conviction personnelle…

Monsieur le Président,
Cher frère, qui avez vécu ,
Comme moi, qui avez vu,
Cet assassinat
Inoubliable ;
Comme les enfants AÏKPÉ,
Comme Adelaïde AÏKPÉ,
Comme les Béninois traumatisés,
Ce moment marquant et douloureux d’une mémoire collective…
Vous pouvez réussir là où certains ont échoué !
Vous serez grand dans le cœur des uns et des autres…

Merci
Monsieur le Président TALON, pour votre humanisme et votre sens de l’équité.

Par Edwige CHEKPO, professeure de français ; auteur de huit œuvres littéraires, dont certains textes rendent hommage au capitaine Michel AÏKPÉ.
Site web : http://www.creationpoetique.com

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